Le rapport de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSCCA) sur l’exercice 2024-2025 met en évidence un décalage persistant entre les objectifs affichés et les résultats obtenus. Le gouvernement tablait sur une croissance du PIB de 1,0 % ; le PIB réel s’est contracté de 2,7 %, soit un écart de 3,7 points. Il visait une inflation de 19,1 % ; celle-ci a atteint 31,9 % en septembre 2025, soit 12,8 points au-dessus de la cible. L’exercice s’est soldé par un déficit de 22,6 milliards de gourdes, après trois surplus consécutifs. Deux rectifications budgétaires ont été nécessaires, dont la seconde seulement sept jours avant la clôture. Cette instabilité révèle une planification budgétaire déconnectée du réel et une administration qui ajuste ses chiffres plus qu’elle ne maîtrise ses prévisions.

Le déséquilibre central oppose un fonctionnement surprotégé à un investissement sacrifié. Les dépenses totales exécutées se sont élevées à 267,7 milliards de gourdes sur 317,7 milliards prévus, soit 84,3 %. Mais les dépenses de fonctionnement ont été exécutées à 104,4 % (215,6 milliards contre 206,6 prévus), tandis que les programmes et projets n’ont atteint que 46,8 % (52,0 milliards sur 111,1). Le dépassement du fonctionnement s’explique presque exclusivement par l’amortissement de la dette : 39,3 milliards exécutés contre 16,8 prévus, soit 234,4 %. Autrement dit, l’État paie sa dette et fait tourner ses services, mais ne construit pas. La variable d’ajustement reste l’investissement public, donc l’avenir.

L’administration publique fonctionne à deux vitesses, et les priorités affichées ne sont pas exécutées. Le MENFP exécute 81,5 % de son budget, mais seulement 51,4 % de son investissement. Le MJSP, pourtant au cœur de la priorité sécuritaire, n’exécute que 3,3 % de ses investissements, contre 93,7 % en fonctionnement. Le MAST, pivot de la protection sociale, tombe à 28,4 % d’exécution globale et 21,1 % en investissement. Le MSPP est à 61,3 % global et 23,5 % en investissement ; le MICT à 66,4 % et 27,7 %. À l’inverse, le MD (62,7 %) et le MPCE (61,4 %) exécutent mieux leurs investissements, tandis que le MCI explose à 168,7 %, dopé par un financement multilatéral exécuté à 508,3 %. Le secteur politique n’exécute que 19,4 % de ses investissements, et le pouvoir judiciaire 0 %. La faille est structurelle : les ministères savent dépenser pour fonctionner, pas pour transformer.

Le financement public devient vulnérable et court-termiste. Les recettes courantes ont progressé de 11,0 %, à 189,0 milliards de gourdes, mais elles ne représentent plus que 4,5 % du PIB nominal, contre 5,1 % l’année précédente. Les dons mobilisés atteignent 31,2 milliards sur 68,0 prévus, soit 45,9 %. Les tirages sur emprunt externe sont quasi nuls : 0 % des 5,7 milliards prévus. En revanche, les Bons du Trésor ont généré 22,9 milliards, soit plus de 91 % du financement mobilisé, et leur encours a bondi de 52,5 %, à 72,3 milliards. La dette publique baisse à 362,5 milliards de gourdes, soit 8,7 % du PIB, mais cette amélioration est trompeuse : elle doit beaucoup à l’inflation et à la contraction réelle. L’État s’endette à court terme sur le marché intérieur pendant que l’aide extérieure reste imprévisible.

Pour sortir de cette impasse, la CSCCA devrait exiger un budget-programme opposable, avec des indicateurs mesurables, des cibles annuelles et des sources de vérification pour chaque ministère. Il faut instituer un plancher d’investissement public protégé des arbitrages de fin d’exercice, un tableau de bord trimestriel physico-financier par projet, et une unité conjointe MEF-MPCE chargée de préparer, suivre et sécuriser les décaissements externes. La programmation du service de la dette doit être fiabilisée et publiée périodiquement. Enfin, la traçabilité des transferts sociaux et des dépenses financées par les partenaires doit être renforcée, avec un état annuel de suivi des recommandations. Sans ces réformes, le prochain rapport dira probablement la même chose : une administration qui fonctionne, paie, mais ne construit pas.

Moise GARÇON