Les autorités de transition haïtiennes sont déjà largement contestées pour leurs résultats insuffisants face à l’insécurité, à l’effondrement de l’autorité de l’État et à la progression des gangs armés. La disparition de quatre militaires salvadoriens engagés dans le dispositif international de soutien à la sécurité ajoute une nouvelle dimension à cette crise. Les circonstances exactes de leur disparition, ainsi que leur statut, doivent être établis à partir d’informations vérifiées. Le président Nayib Bukele a annoncé une opération visant à les retrouver, exigé leur retour vivants et menacé d’une intervention plus puissante si ses exigences n’étaient pas satisfaites. L’arrivée de renforts salvadoriens rapportée par plusieurs médias donne à cette affaire une portée qui dépasse désormais la simple communication politique. Mais une question demeure : quels sont les objectifs précis de cette escalade militaire ?
Il serait réducteur de considérer les déclarations de Bukele comme une simple réaction émotionnelle à la disparition de ses compatriotes. La protection de ses soldats constitue une responsabilité légitime, mais cette crise peut également servir plusieurs objectifs politiques : rassurer l’opinion publique salvadorienne, consolider son image de dirigeant déterminé contre les gangs, accroître l’influence de son pays dans le dispositif international ou défendre une approche sécuritaire qu’il souhaite voir reconnue au-delà de ses frontières. Ces hypothèses ne sont pas nécessairement incompatibles, mais elles ne doivent pas être présentées comme des faits établis sans preuves. Il faut donc examiner les décisions concrètes prises après ses annonces, les objectifs officiels de l’opération et les résultats obtenus. Une menace publiée sur les réseaux sociaux ne constitue pas, à elle seule, une stratégie militaire complète.
La question de la chaîne de commandement est tout aussi importante. La participation de soldats salvadoriens à une force internationale ne signifie pas automatiquement que Bukele dirige personnellement les opérations sur le terrain. Il faut distinguer l’autorité politique du Salvador, les responsabilités nationales à l’égard de ses militaires et le commandement opérationnel prévu par le dispositif concerné. Le mandat applicable, les règles d’engagement et la coordination avec les autorités haïtiennes doivent être clairement établis. Qui dirige les recherches ? Qui décide du renforcement des troupes ? Quelles garanties encadrent les opérations dans les zones habitées ? Et qui devra rendre compte des éventuelles défaillances ? Ces questions sont indispensables pour éviter que l’urgence sécuritaire ne devienne un prétexte à des décisions opaques ou à une confusion des responsabilités.
Une partie de la population haïtienne, épuisée par les enlèvements, les massacres et les déplacements forcés, peut naturellement accueillir favorablement toute promesse de rétablissement de l’ordre. Cependant, l’expérience internationale montre qu’une démonstration de force ne garantit pas, à elle seule, une sécurité durable. Les gangs peuvent recourir aux embuscades, aux enlèvements, à l’intimidation des civils et au contrôle des axes stratégiques. Une opération efficace exige du renseignement, une coordination solide, des moyens logistiques adaptés et une protection effective de la population. Le modèle sécuritaire salvadorien, souvent présenté comme une référence par ses partisans, suscite aussi des préoccupations concernant les arrestations arbitraires, les garanties judiciaires et les droits fondamentaux. Haïti doit tirer les leçons des expériences étrangères sans croire qu’une méthode appliquée au Salvador puisse être transposée mécaniquement à une réalité institutionnelle et criminelle différente.
Cette crise ne doit surtout pas détourner l’attention de la responsabilité première des dirigeants haïtiens. Les autorités de transition doivent expliquer les résultats obtenus, les objectifs assignés à la coopération internationale et les mesures prises contre les réseaux qui financent, arment ou facilitent les groupes criminels. La présence de forces étrangères peut contribuer à rétablir la sécurité, mais elle ne saurait remplacer indéfiniment des institutions nationales capables de protéger la population, de faire fonctionner la justice et de rétablir l’autorité publique. La souveraineté haïtienne ne signifie pas le rejet de toute assistance étrangère ; elle exige que cette assistance soit encadrée, transparente, évaluée et orientée vers le renforcement des capacités nationales. Les Haïtiens ont le droit de savoir ce qui est fait en leur nom, avec quels moyens et pour quels résultats.
Au-delà des déclarations de Bukele, des renforts militaires et des promesses de fermeté, le véritable critère d’évaluation doit rester l’amélioration concrète de la sécurité des Haïtiens. La priorité immédiate est de retrouver les quatre militaires et d’établir les circonstances de leur disparition, tout en protégeant les civils et en évitant une escalade incontrôlée. Il faudra ensuite mesurer les résultats : recul des enlèvements, sécurisation des routes, protection des quartiers, retour des populations déplacées et restauration progressive de l’autorité de l’État. Les motivations politiques de Bukele méritent d’être examinées, mais elles ne doivent pas devenir le seul sujet du débat. Haïti n’a pas besoin d’une compétition de déclarations musclées : elle a besoin d’une stratégie de sécurité crédible, d’institutions responsables et de résultats vérifiables. La véritable victoire ne sera pas celle d’un dirigeant étranger dans l’arène médiatique, mais celle d’un peuple haïtien qui pourra enfin vivre sans peur.
Moise GARÇON




