En Haïti, la soif de changement est manifeste. Elle s’exprime dans les manifestations, envahit les réseaux sociaux et anime les conversations dans les foyers, les lieux de travail et les communautés, tant au pays que dans la diaspora. Les citoyens aspirent à la sécurité, à la justice, à un leadership responsable et à un État capable de leur offrir un avenir meilleur.
Pourtant, entre cette volonté de changement et les actions nécessaires à sa concrétisation, une contradiction préoccupante persiste. Si les dirigeants politiques corrompus, les puissants intérêts économiques et les gangs armés portent une lourde responsabilité dans l’effondrement du pays, Haïti doit également affronter une question difficile : quel rôle certains comportements individuels et collectifs jouent-ils dans la perpétuation du système que tant de citoyens souhaitent voir disparaître ?
Il ne s’agit pas de rendre toute une population responsable d’une crise qu’elle n’a pas créée. Il s’agit plutôt de reconnaître qu’aux côtés de ceux qui exploitent le pays, certaines attitudes individuelles et collectives contribuent à maintenir un système dysfonctionnel.
1. Le paradoxe entre réclamer le changement et le soutenir
De nombreux Haïtiens souhaitent un autre système politique. Pourtant, relativement peu sont disposés à s’investir durablement dans les efforts nécessaires pour provoquer une véritable transformation. Les partis politiques peinent souvent à recruter des membres actifs, à maintenir des structures de terrain solides et à recueillir les contributions financières, même modestes, indispensables à leur fonctionnement autonome.
Les citoyens expriment fréquemment leur mécontentement à l’égard des dirigeants, mais demeurent éloignés des organisations et des mouvements susceptibles de proposer des solutions de rechange. D’autres rejoignent un parti politique dans un moment d’enthousiasme ou dans l’espoir d’obtenir des avantages personnels, avant de s’en éloigner dès que l’engagement exige du temps, des sacrifices, de la discipline ou une contribution financière.
Ce désengagement crée un vide dangereux. Lorsque les citoyens se retirent de la vie politique organisée, ceux qui disposent d’argent, d’influence et d’un accès privilégié aux ressources publiques bénéficient d’un avantage encore plus important. L’espace politique devient alors plus facile à contrôler pour les intérêts établis, tandis que les citoyens désireux de réformer le système peinent à construire les structures nécessaires pour rivaliser avec eux.
La démocratie ne peut reposer uniquement sur la critique. Elle exige de la participation, de l’organisation, de la responsabilité et la volonté de soutenir des solutions crédibles avant qu’elles n’accèdent au pouvoir, plutôt que de les célébrer uniquement après leur victoire.
Un peuple qui réclame le changement politique tout en refusant d’investir dans le processus risque de laisser son avenir entre les mains de ceux qui profitent du statu quo.
2. Quand la facilité devient une forme de complicité
Cette contradiction dépasse le cadre politique. La corruption est largement condamnée dans les discours publics, mais elle peut être discrètement tolérée, voire encouragée, dans la vie quotidienne.
Certains citoyens qui dénoncent les responsables corrompus n’hésitent pourtant pas à recourir à des relations personnelles, à des paiements informels ou à des privilèges lorsqu’ils souhaitent accélérer le traitement d’un dossier, résoudre un problème ou obtenir un service plus rapidement. Dans ces circonstances, le principe d’équité est sacrifié au profit de la commodité immédiate.
Prises individuellement, ces décisions peuvent sembler insignifiantes. Accumulées, elles contribuent toutefois à banaliser une culture dans laquelle les règles ne sont respectées que lorsqu’elles arrangent et où les institutions publiques sont perçues comme des obstacles à contourner plutôt que comme des structures à réformer.
Il en résulte un cercle vicieux. Les responsables abusent de leurs fonctions parce qu’ils s’attendent à rencontrer peu de résistance. Les citoyens contournent les règles parce qu’ils ont perdu confiance dans les institutions. Chaque comportement renforce l’autre, tandis que l’intérêt général en paie le prix.
Il faut néanmoins reconnaître que certaines personnes recourent à des arrangements informels parce que les institutions sont défaillantes, que les services sont inaccessibles ou que les difficultés quotidiennes ne leur laissent que peu de choix. La responsabilité ne saurait donc être répartie de manière égale entre ceux qui abusent du pouvoir public et ceux qui tentent simplement de se débrouiller dans un système en ruine.
Cependant, la nécessité ne doit pas devenir une justification permanente de pratiques qui compromettent l’équité et la transparence. Pour construire des institutions au service de tous, les citoyens doivent progressivement privilégier l’égalité de traitement plutôt que la recherche d’exceptions personnelles.
3. Les accommodements dangereux avec les gangs armés
La crise sécuritaire haïtienne soulève une question encore plus délicate. Les gangs armés extorquent les entreprises, imposent des péages illégaux, restreignent la liberté de circulation, terrorisent les communautés et sapent l’autorité de l’État. Leur violence a contraint d’innombrables familles à abandonner leur domicile et privé des communautés entières de leurs libertés fondamentales.
Dans ce contexte, payer un péage imposé par un gang ou se soumettre aux exigences d’un groupe armé ne constitue pas automatiquement une adhésion à la criminalité. Beaucoup de citoyens obtempèrent parce qu’un refus peut entraîner la mort, des blessures, un enlèvement ou la destruction de leurs moyens de subsistance. Se soumettre à une menace pour survivre n’équivaut pas à collaborer volontairement avec des criminels.
Il faut cependant distinguer ceux qui cèdent sous la contrainte de ceux qui collaborent délibérément avec des réseaux criminels dans le but d’en tirer des avantages financiers, politiques ou personnels, ou d’obtenir une protection privilégiée.
Lorsque des individus fournissent volontairement des renseignements, des ressources financières, un soutien logistique, une couverture politique ou toute autre forme d’assistance matérielle à des groupes armés, ils contribuent à renforcer les organisations mêmes qui terrorisent leurs communautés. Une telle collaboration complique le rétablissement de la sécurité publique et accentue la dépendance de la population à l’égard des structures criminelles.
Un autre problème, plus profond, se pose à l’échelle sociale. Lorsque les communautés perdent confiance dans la capacité de l’action collective et des institutions légitimes à les protéger, l’accommodement avec les groupes armés peut finir par sembler inévitable. La peur favorise le silence, le silence isole ceux qui résistent et cet isolement permet à l’emprise criminelle de s’étendre.
Briser ce cercle vicieux ne signifie pas exiger de citoyens sans protection qu’ils affrontent seuls des groupes lourdement armés. L’État doit garantir une protection crédible, rétablir l’accès à la justice et mettre en place des mécanismes sûrs permettant de signaler les crimes et de résister à l’extorsion. La solidarité communautaire, les pratiques commerciales responsables et le soutien aux institutions légitimes doivent s’accompagner d’une protection effective des personnes qui s’engagent dans cette voie.
L’objectif n’est pas de culpabiliser ceux qui luttent pour leur survie. Il est d’empêcher que des stratégies de survie ne deviennent un mode de fonctionnement permanent, dans lequel les groupes criminels exercent leur autorité et où des communautés entières sont privées de toute perspective d’avenir différent.
4. Les élections ne suffisent pas
Les mêmes contradictions menacent l’avenir politique d’Haïti.
De nombreux citoyens réclament des élections, mais celles-ci ne garantissent pas, à elles seules, le renouveau démocratique. L’intégrité du processus, la qualité des candidats, l’indépendance des institutions électorales et la volonté des citoyens de défendre une compétition équitable sont tout aussi essentielles.
Trop souvent, l’impatience politique pousse les électeurs à se tourner vers ceux qui paraissent les plus puissants, les mieux financés ou les mieux placés pour gagner. Certains soutiennent des candidats en raison de relations personnelles, d’avantages immédiats ou de l’espoir d’accéder aux ressources publiques, plutôt qu’après une évaluation sérieuse de leurs compétences, de leur intégrité et de leur programme.
Le désir de rejoindre le camp des vainqueurs peut alors prendre le dessus sur la volonté de choisir les meilleurs dirigeants.
Pendant ce temps, les candidats porteurs d’idées crédibles, mais disposant de moyens limités, peinent à se faire connaître et à obtenir le soutien du public. Lorsque le succès politique dépend principalement de l’argent, de l’influence, du clientélisme ou de l’intimidation, les alternatives fondées sur des principes se heurtent à des obstacles considérables.
Les citoyens ne peuvent réclamer un gouvernement honnête tout en récompensant la malhonnêteté dans les urnes. Ils ne peuvent pas non plus espérer un meilleur leadership s’ils refusent d’examiner les candidats avec discernement, de dénoncer les manipulations électorales et de défendre la transparence du processus démocratique.
Cela ne signifie pas que tout candidat battu est nécessairement intègre, ni que tout candidat populaire est inapte à gouverner. Cela signifie que les choix électoraux doivent reposer sur des faits, des compétences, l’intégrité et une vision claire du pays, plutôt que sur les effets de mode ou la perspective d’avantages personnels.
Le but d’une élection ne devrait pas être simplement de porter quelqu’un au pouvoir, mais de choisir des dirigeants capables de servir l’intérêt général et de rendre compte de leurs actes à la population.

5. Passer de l’indignation à la responsabilité citoyenne
Pour sortir de ce cycle, les citoyens haïtiens doivent commencer à se considérer non seulement comme des victimes de la crise, mais également comme des acteurs potentiels du changement.
Cette responsabilité doit être exercée de manière réaliste, collective et sans servir de prétexte pour excuser les défaillances de ceux qui détiennent le pouvoir. Les citoyens ne peuvent se substituer à l’État et ne devraient pas être contraints d’assumer les risques que les institutions publiques ont précisément pour mission de prévenir. Ils peuvent néanmoins contribuer à transformer l’environnement politique et social dans lequel les dirigeants évoluent.
Plusieurs engagements concrets pourraient aider le pays à avancer.
Premièrement, renforcer les organisations politiques. Les citoyens convaincus de la nécessité d’une réforme doivent adhérer à des partis crédibles, participer aux décisions internes, mettre leurs compétences au service de leur organisation et contribuer financièrement selon leurs moyens. Les partis politiques ne peuvent devenir de véritables instruments de changement s’ils ne se mobilisent qu’à l’approche des élections.
Deuxièmement, refuser la corruption au quotidien. Refuser de proposer ou d’exiger des paiements illicites, combattre le favoritisme et réclamer des procédures équitables peuvent contribuer à instaurer de nouvelles normes dans la vie publique. Lorsque des citoyens ne peuvent résister en toute sécurité à des exigences imposées par la contrainte, ils doivent bénéficier d’une protection plutôt que d’être condamnés.
Troisièmement, refuser toute collaboration volontaire avec les réseaux criminels. Les citoyens et les entrepreneurs doivent éviter d’apporter un soutien financier, logistique ou politique discrétionnaire aux groupes armés. Parallèlement, les autorités et les institutions communautaires doivent proposer des solutions sûres et crédibles aux personnes victimes d’extorsion et d’intimidation.
Quatrièmement, investir dans la responsabilité politique. Les citoyens doivent évaluer les candidats en fonction de leur parcours, de leurs qualifications, de leurs propositions et de leur capacité à obtenir des résultats mesurables. Ils doivent exiger de la transparence avant les élections et continuer à surveiller l’action des élus après leur entrée en fonction.
Cinquièmement, remplacer l’impatience politique par un engagement durable. Les réformes institutionnelles prennent du temps. La construction de partis crédibles, la formation de dirigeants compétents, le renforcement des organisations citoyennes et le rétablissement de la confiance publique exigent un travail constant. Soutenir un candidat uniquement parce qu’il semble avoir les meilleures chances de gagner peut procurer une satisfaction immédiate tout en reproduisant les conditions à l’origine de la crise.
Ces engagements ne résoudront pas les problèmes d’Haïti du jour au lendemain. Ils peuvent néanmoins contribuer à bâtir le socle citoyen sans lequel les réformes politiques ont peu de chances de durer.
6. La diaspora doit également se remettre en question
La transformation d’Haïti ne relève pas uniquement de la responsabilité de ceux qui vivent sur le territoire national. La diaspora a un rôle important à jouer grâce à son soutien financier, à son expertise professionnelle, à son engagement citoyen, à ses investissements et à sa participation aux débats sur l’avenir du pays.
Cependant, elle doit également veiller à ne pas reproduire les mêmes pratiques qu’elle dénonce en Haïti : financer des personnalités politiques sans exiger de comptes, soutenir des candidats par fidélité personnelle ou considérer l’engagement politique comme une réaction ponctuelle à une urgence nationale.
Les contributions financières devraient servir à renforcer des institutions transparentes, des initiatives citoyennes crédibles et des organisations capables de démontrer leurs résultats. L’expertise professionnelle devrait être mobilisée pour élaborer des solutions, améliorer la gouvernance et soutenir des perspectives économiques durables.
La relation entre Haïti et sa diaspora doit dépasser les simples déclarations de solidarité pour devenir un partenariat structuré, fondé sur la responsabilité, la transparence et des résultats mesurables.
7. Le changement exige des comptes, d’abord au sommet de l’État
Tenir les citoyens responsables de leurs choix ne doit jamais servir à exonérer les élites politiques et économiques, les responsables publics ou les criminels armés de leurs propres responsabilités.
Ceux qui occupent des fonctions de pouvoir ont des obligations plus importantes, puisqu’ils disposent d’une autorité et de ressources supérieures. Les responsables qui détournent les fonds publics, les politiciens qui encouragent la violence, les intérêts économiques qui financent des réseaux criminels et les groupes armés qui terrorisent les communautés doivent répondre de leurs actes.
L’État demeure responsable de la protection des citoyens, de l’application équitable de la loi, de la fourniture des services essentiels et de la création de conditions permettant à chacun de participer à la vie publique sans craindre pour sa sécurité.
Toutefois, la responsabilité des dirigeants et celle des citoyens ne s’opposent pas. Elles sont complémentaires et indispensables au redressement national. Les citoyens doivent exiger un État fonctionnel tout en refusant de banaliser les comportements qui l’affaiblissent. Les dirigeants doivent servir la population, tandis que les citoyens doivent s’organiser pour que le service public ne reste pas un simple slogan.
Aucune de ces deux responsabilités ne peut remplacer l’autre.
8. Le choix qui s’impose à Haïti
Haïti ne se transformera pas par la seule indignation. Le pays ne sera pas davantage sauvé par un dirigeant providentiel, un parti politique ou des élections organisées sans une transformation institutionnelle plus profonde.
Le pays a besoin de citoyens prêts à dépasser la critique pour s’engager durablement ; d’électeurs qui privilégient la compétence et l’intégrité aux calculs politiques ; d’organisations capables de survivre aux cycles électoraux ; et d’institutions aptes à protéger ceux qui s’opposent à la corruption et à la criminalité.
Surtout, les Haïtiens doivent affronter le décalage entre ce qu’ils réclament publiquement et ce qu’ils sont disposés — ou en mesure — de soutenir concrètement.
Le défi n’est pas de condamner une population déjà accablée par l’insécurité, la pauvreté et la défaillance des institutions. Il consiste à distinguer ceux qui sont prisonniers de la contrainte de ceux qui exploitent volontairement le système, le découragement légitime du désengagement évitable, et les stratégies nécessaires à la survie immédiate des choix de long terme indispensables à la reconstruction nationale.
La majorité silencieuse doit trouver les moyens de devenir une force organisée, déterminée et attachée aux principes démocratiques. Cela implique de soutenir des dirigeants crédibles, de consolider les institutions citoyennes, de combattre la corruption chaque fois qu’il est possible de le faire sans danger et d’exiger que le pouvoir politique serve l’intérêt général plutôt que des intérêts privés.
L’avenir d’Haïti dépendra de bien plus que de l’identification des responsables de ses souffrances. Il dépendra de la capacité à bâtir une société dans laquelle la corruption ne sera plus récompensée, le pouvoir criminel ne sera plus considéré comme une fatalité et la participation démocratique ne se limitera plus au seul jour des élections.
La question n’est plus seulement de savoir qui détruit Haïti. Elle est aussi de savoir si suffisamment d’Haïtiens sont prêts à s’organiser, à consentir des sacrifices et à travailler ensemble pour construire un pays meilleur.
La demande de changement est déjà forte. Il est désormais temps de la transformer en une action collective, durable et déterminée.
Moïse GARÇON




