Le rapport final du Groupe d’experts des Nations unies sur Haïti, publié sous la référence S/2026/714 le 3 septembre 2026, dresse le portrait d’un pays pris dans un engrenage où violence armée, intérêts politiques, trafics, corruption et faiblesse institutionnelle se nourrissent mutuellement. Au-delà des chefs de gangs, le document met en lumière des réseaux de soutien et des complicités présumées qui permettent à l’économie criminelle de prospérer et à l’impunité de perdurer.
Une transition politique sous pression
Après la fin du Conseil présidentiel de transition, le 7 février 2026, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé hérite de pouvoirs exécutifs dans un contexte extrêmement fragile. Le Pacte national du 23 février, signé par plusieurs acteurs politiques, économiques et de la société civile, devait contribuer à restaurer la sécurité et ouvrir la voie aux élections. Mais sa mise en œuvre demeure lente, alors que les institutions restent confrontées à une crise profonde de légitimité et de capacité d’action.
Le régime de sanctions des Nations unies, renouvelé par la résolution 2794 (2025), vise neuf individus et deux entités. Parmi les personnes sanctionnées figurent notamment Jimmy Chérizier, Johnson André, Renel Destina, Wilson Joseph, Vitelhomme Innocent, Prophane Victor, Luckson Elan, Dimitri Hérard et Kempes Sanon.
Pourtant, l’impact financier des sanctions apparaît limité. Le rapport indique notamment que la Banque de la République d’Haïti n’avait bloqué que 383 520,99 gourdes pour Kempes Sanon et 55 486,81 gourdes pour Prophane Victor. Le rapport relève également les risques liés à la fraude aux passeports haïtiens, susceptible de faciliter le contournement des restrictions de voyage.
Les gangs : une guerre de territoires et de revenus
La coalition Viv Ansanm, autrefois présentée comme un front relativement uni, est elle-même traversée par des rivalités territoriales, financières et stratégiques. Dans plusieurs quartiers de Port-au-Prince, notamment Cité-Soleil, Croix-des-Bouquets et la plaine du Cul-de-Sac, les affrontements impliquent de nombreux groupes et chefs de gangs.
Le rapport cite notamment Claudy Célestin (Chen Mechan), Jeff Larose (Canaan), Wilson Joseph (Lanmò San Jou), Ralph Woodmyr Louissaint (Chalè), Obama (Pierre VI), Jonel Catel (Terre Noire), Mathias Saintil (Boston), James Edmond (Bendji), Monel Felix (Micanor), Gabriel Jean-Pierre (Ti Gabriel) et Dady Paul/Frantz Valmyr (Didy).
Dans le Bas-Artibonite, le rapport décrit également l’activité de Luckson Elan (Gran Grif), Bendjy (Kokorat San Ras) et Kenken, ainsi que l’expansion d’autres groupes armés liés notamment à Simon Pelé.
Mais l’un des aspects les plus préoccupants du rapport est ailleurs : les groupes armés ne fonctionneraient pas en vase clos. Le document fait état de liens et de soutiens présumés impliquant des acteurs politiques. Parmi les noms cités figurent Alfrédo Junior Antoine, Nenel Cassy, Guy Philippe, Magalie Habitant, Youri Latortue et Prophane Victor, entre autres.
Les acteurs susmentionnés doivent naturellement être distinguées d’une condamnation judiciaire : le rapport de l’ONU présente des informations, allégations et éléments d’enquête qui doivent, lorsque nécessaire, être soumis aux procédures judiciaires compétentes.
Une tragédie humaine à grande échelle
Derrière les réseaux et les stratégies se trouve une réalité beaucoup plus brutale : une population prise en otage par la violence.
Entre octobre 2025 et avril 2026, le rapport recense 3 165 personnes tuées et 1 551 blessées. Il estime également à environ 1,5 million le nombre de personnes déplacées.
Les violences sexuelles constituent l’un des aspects les plus terrifiants de la crise. Entre janvier et mai 2026, Médecins sans frontières a pris en charge 2 485 victimes de violences sexuelles. Selon les données citées dans le rapport, 72 % auraient été agressées par des hommes armés et 64 % dans le cadre de viols collectifs.
Le recrutement d’enfants constitue une autre dimension particulièrement alarmante. Des groupes tels que 5 Segond et Grand Ravine sont cités dans le rapport pour leur implication dans le recrutement et l’utilisation d’enfants. Certains seraient même utilisés comme boucliers face aux opérations menées avec des drones.
Le rapport fait également état d’exécutions extrajudiciaires, d’opérations controversées des forces de sécurité et de frappes de drones explosifs ayant causé la mort de 41 civils au premier trimestre 2026. Il rapporte par ailleurs des allégations d’exploitation sexuelle impliquant des membres de la Mission multinationale de soutien à la sécurité à Petite-Rivière-de-l’Artibonite.
Les armes : le carburant de la crise
Sans armes, les gangs ne pourraient maintenir leur niveau de puissance. Le rapport montre donc que le trafic d’armes constitue l’une des infrastructures essentielles de l’économie criminelle haïtienne.
Malgré l’embargo, des armes et des munitions continuent de circuler par différents réseaux. Le rapport cite notamment des saisies et enquêtes concernant Clement Mary Junior Thelusma, Étienne Roudley, Sony Pierre, Sténio Saint-Fleur, Jeff Pierre, Jacques Jerry Pierre et Francesca Charles.
Il relève également des soupçons de détournement de munitions provenant de différents stocks, notamment haïtiens, dominicains et liés à la mission multinationale. Des groupes comme 400 Mawozo, Gran Grif, Kokorat San Ras et Canaan bénéficieraient de ces circuits d’approvisionnement.
Plus inquiétant encore, le rapport signale la circulation d’armes artisanales fabriquées à l’aide de technologies d’impression 3D, notamment des modèles tels que le FGC-9 et le FMGC-01.
Les ports de Cap-Haïtien, Saint-Marc et Port-au-Prince, ainsi que la frontière haïtiano-dominicaine, apparaissent comme des zones particulièrement sensibles.
Une économie criminelle qui s’étend
La puissance des groupes armés repose également sur leur capacité à générer des revenus.
Le rapport documente plusieurs affaires de stupéfiants, dont la saisie de 1 045 kg de cocaïne près de l’île de la Tortue, de 1 156,42 kg à Anvers et de 1 376 kg de cannabis au large de Môle-Saint-Nicolas.
Les enlèvements contre rançon constituent également une source importante de financement. Le rapport associe notamment cette activité à 5 Segond, 400 Mawozo et Kraze Barye.
Il examine aussi des circuits financiers présumés impliquant différents acteurs et entreprises. Des noms comme Rosemila Petit Frère, Rony Célestin, Jean Gardy, Renel Destina, Prophane Victor et Magalie Habitant apparaissent dans différentes parties de l’enquête.
Le rapport s’intéresse également au commerce des civelles, au détournement présumé de fonds publics et à des mécanismes potentiels de blanchiment d’argent.
L’image qui se dégage est celle d’une économie parallèle extrêmement diversifiée, dans laquelle armes, drogues, enlèvements, extorsion, corruption et blanchiment peuvent se renforcer mutuellement.
Le véritable défi : s’attaquer au système
C’est probablement la conclusion la plus importante du rapport : la solution ne peut pas consister uniquement à neutraliser les chefs de gangs.
Le Groupe d’experts recommande de cibler également les réseaux qui financent, arment, protègent ou facilitent les activités des groupes criminels. Il appelle notamment à améliorer la gestion et la traçabilité des armes saisies, à renforcer la Police nationale d’Haïti et les Forces armées d’Haïti, à encadrer les sociétés militaires privées et à soutenir les mécanismes nationaux de désarmement, démobilisation et réinsertion.
Le Comité des sanctions est également appelé à examiner les informations fournies par le Groupe d’experts, à actualiser sa liste de sanctions et à renforcer sa coopération avec les autorités haïtiennes.
Le véritable enjeu dépasse donc les gangs
Haïti ne pourra pas sortir durablement de cette crise si l’on combat uniquement ceux qui tiennent les armes sans s’attaquer à ceux qui les financent, les approvisionnent, les utilisent ou les protègent.
Le problème n’est plus seulement celui des gangs. C’est celui d’un système.
Un système dans lequel se croisent violence armée, trafics internationaux, intérêts économiques, réseaux politiques, faiblesses institutionnelles et impunité.
La reconstruction de l’État haïtien exigera donc davantage qu’une opération sécuritaire. Elle nécessitera des enquêtes crédibles, des poursuites judiciaires, une justice indépendante, la traçabilité des flux financiers, le contrôle des frontières et des ports, ainsi qu’une véritable responsabilité politique.
Sans cela, les opérations contre les gangs risquent de ne produire qu’un répit temporaire.
Car tant que les réseaux qui alimentent la violence resteront debout, les gangs pourront être remplacés, mais le système, lui, survivra.
Moise Garçon




