Aucun expert, aucune majorité politique ni aucune médiation internationale ne parvenant à dégager une solution juridico-politique unique et pratique pour sortir de la crise depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021, Haïti s’est engouffré, pour la première fois de son histoire, dans une spirale de transition interminable et profondément controversée. Chaque nouveau gouvernement censé mener à bien des élections générales ne fait qu’accumuler les reports, dilapider les ressources et consumer un temps précieux, sans jamais offrir de perspective crédible.
C’est précisément le cas de l’actuel gouvernement de facto dirigé par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, au pouvoir depuis deux ans. Un premier calendrier électoral a déjà été purement et simplement annulé ; nous en sommes désormais à un deuxième, qui, de manière peu réaliste, fixe les élections au 13 décembre prochain. Pendant ce temps, la rentrée scolaire de septembre s’annonce déjà chaotique pour des milliers d’élèves, et l’on redoute que les fêtes de fin d’année – repères culturels et affectifs majeurs pour tous les Haïtiens – ne soient assombries par une dégradation encore plus marquée des conditions politiques et économiques.
Le Conseil Électoral Provisoire (CEP) s’évertue, pour l’instant, à respecter ce calendrier en cours. Mais la nouvelle formule imposée – création de groupements puis de regroupements politiques – s’avère d’une complexité inédite. Sur les 316 partis politiques agréés, chaque groupement doit réunir au moins 10 partis, et tout regroupement nécessite au minimum deux groupements. Ce labyrinthe procédural a été si difficile à négocier que, à ce jour, seuls 17 groupements politiques ont vu le jour, et aucun regroupement n’a encore émergé. Pis encore, pour des raisons diverses, 88 partis sur 316 sont restés sur le carreau, sans parvenir à intégrer un groupement.
Le CEP pourrait, à première vue, crier victoire en soulignant que plus de 200 partis ont fini par se rassembler. Mais dans les faits, la situation n’a guère évolué par rapport aux élections de 2015, qui comptaient déjà 54 candidats à la présidence. Or, cette année, au vu de la liste des 108 partis et groupements agréés, nous risquons d’enregistrer un nombre de candidats encore plus élevé. Dès lors, une question fondamentale s’impose : pourquoi avoir suscité autant de débats houleux autour du nombre de partis, et imposé l’obligation de présenter une liste de 30 000 membres par formation, dans un contexte sociopolitique aussi délétère ? Les partis sont, comme toutes les institutions du pays, victimes des déplacements massifs de la population ; exiger un tel parchemin relève presque de la gageure.
Le CEP, de concert avec le gouvernement, a érigé cette exigence des 30 000 membres et la mécanique des groupements/regroupements dans l’objectif affiché d’écrémer le paysage partisan et de réduire le nombre de prétendants au scrutin. Mais, contradiction fatale, publier la liste définitive des 108 partis et groupements agréés sans exiger au préalable la soumission complète et vérifiée de ces listes de 30 000 membres plonge la classe politique et les observateurs avisés dans une confusion totale. À ce stade du processus, comment le CEP pourrait-il sérieusement empêcher un parti ou un groupement déjà agréé de déposer ses candidatures ? Le ver est dans le fruit.
La quasi-totalité des acteurs politiques n’accordent plus aucune confiance au CEP, et encore moins à l’exécutif. Cette instabilité chronique et l’irréfutable opacité du processus ne font qu’accroître les doutes et compromettre gravement l’intégrité du scrutin à venir. Pourtant, il n’est pas trop tard pour que le CEP et le gouvernement procèdent aux ajustements nécessaires et mettent un terme à cette transition qui nous coûte déjà bien trop cher, en ressources comme en crédibilité.
Mais au-delà des réformes techniques, les questions existentielles restent sans réponse :
· Des élections crédibles sont-elles envisageables sans un minimum de sécurité sur l’ensemble du territoire ?
· Peut-on prétendre à un scrutin légitime sans la participation effective des citoyens vivant dans les zones gangrenées par les groupes armés ?
· Est-il juste d’exiger que des électeurs se rendent dans des bureaux de vote pour s’inscrire, alors que se déplacer librement est devenu, dans ce pays, un luxe et un risque mortel ?
Autant d’interrogations qui plongent la nation dans un abîme d’incertitudes. Nous continuons d’espérer, de rêver d’une issue, mais la réalité, elle, nous inflige quotidiennement son lot de désillusions et ne nous facilite en rien la tâche. L’heure n’est plus aux artifices, mais à la lucidité et à l’action courageuse.
Moise GARÇON




