Dans le dixième épisode de la saison 2 de Beauty in Black, Tyler Perry met en lumière un symbole majeur du patrimoine haïtien : le rhum Barbancourt. Ce geste, en apparence anodin, résonne pourtant comme un acte profondément significatif. À une époque où Haïti semble n’offrir au monde que les images de son chaos politique, de son insécurité chronique et de sa misère structurelle, Perry rappelle qu’au cœur de cette nation meurtrie subsiste un produit d’excellence, reconnu et primé à l’international.
Barbancourt n’est pas seulement un rhum. C’est un héritage. C’est la preuve tangible que la première République noire a su produire et peut encore produire des œuvres de qualité, de discipline et de savoir-faire. Depuis le XIXᵉ siècle, cette maison familiale a remporté de nombreuses distinctions internationales, confirmant la place d’Haïti dans l’univers des spiritueux de prestige (International Rum Conference Awards, 2014 ; Concours Mondial de Bruxelles, 2018).
Dans un monde où le nom d’Haïti est trop souvent associé au kidnapping, à la corruption et à l’effondrement institutionnel, cette apparition dans Beauty in Black agit comme une respiration. Une parenthèse. Un rappel que tout n’est pas ruine.
Comme beaucoup d’Haïtiens, j’ai ressenti une fierté profonde.
Une fierté rare. Une fierté que l’on savoure, que l’on rejoue, que l’on revisite pour se rappeler que notre pays n’est pas qu’un champ de décombres politiques : il est aussi un lieu de création, de talent et de résistance culturelle. Cette émotion m’a conduit à réfléchir. À poser les questions que tout citoyen lucide finit par se poser.
Comment sommes-nous passés de “Perle des Antilles” à “poubelle des Antilles” ?
Cette interrogation traverse la littérature Haïtienne, les sciences sociales, les analyses politiques et les conversations quotidiennes.
Des auteurs comme Jean Casimir, Michel-Rolph Trouillot, Laënnec Hurbon, Alex Dupuy, Sauveur Pierre Étienne, et plus récemment Ely Thélot, ont tenté d’y répondre.
Plusieurs pistes majeures émergent :
1. Une crise structurelle de gouvernance
Depuis 1990, Haïti a connu une succession de dirigeants dépourvus de vision nationale, souvent imposés par des intérêts économiques, géopolitiques ou criminels.
Alex Dupuy parle d’un « État prédateur » (The Prophet and Power, 2007), où les élites politiques utilisent l’appareil étatique comme une source d’enrichissement personnel.
2. La capture de l’État par des acteurs non étatiques
Michel-Rolph Trouillot, dans Haiti: State Against Nation (1990), montre comment l’État haïtien s’est progressivement détaché de la nation, devenant un instrument au service de groupes restreints plutôt qu’un outil de développement collectif.
3. La responsabilité citoyenne
Laënnec Hurbon, dans Culture et dictature en Haïti (1979), rappelle que la crise haïtienne n’est pas seulement politique : elle est aussi culturelle.
Nous avons souvent confondu charisme avec compétence, promesse avec vision, populisme avec leadership.
Nous avons parfois voté par émotion, par vengeance, par fatigue ou par résignation.
4. L’héritage colonial et les ingérences internationales
Jean Casimir, dans Une lecture décoloniale de l’histoire d’Haïti (2020), démontre comment les structures coloniales ont été reproduites après l’indépendance, puis renforcées par les interventions étrangères, empêchant l’émergence d’un État véritablement souverain.
5. L’hégémonie du provisoire : un mal profond et durable
L’analyse du Dr Ely Thélot, dans L’hégémonie du provisoire en Haïti, est particulièrement éclairante.
Il y montre que l’un des plus grands drames haïtiens est l’installation du provisoire comme mode de gouvernance, comme culture politique, comme normalité sociale.
Selon Thélot, le provisoire n’est pas un accident : c’est un système. Un système qui empêche la planification, détruit la continuité institutionnelle, fragilise l’autorité de l’État et installe la médiocrité comme horizon. Cette « hégémonie du provisoire » explique pourquoi :
• rien ne dure,
• rien ne s’institutionnalise,
• rien ne se consolide,
• tout s’improvise,
• tout se négocie,
• tout se fragmente.
Elle explique aussi pourquoi les dirigeants les moins compétents trouvent si facilement leur place : le provisoire favorise l’opportunisme, pas la vision.
Mais si Barbancourt existe encore, c’est que tout n’est pas perdu. Barbancourt est la preuve vivante qu’Haïti peut produire l’excellence. Qu’elle peut créer des institutions solides, durables, respectées. Qu’elle peut être un modèle, comme elle l’a déjà été.
La question n’est donc pas seulement : « Comment sommes-nous tombés si bas ? »
Mais aussi « Sommes-nous prêts à redevenir ce que nous avons déjà été ? ». Parce qu’un pays ne renaît pas par miracle. Il renaît par lucidité, par courage, par responsabilité collective. Et surtout, par la capacité à sortir de l’hégémonie du provisoire pour entrer enfin dans la culture du durable.
Barbancourt : un symbole qui tient encore debout. Au staff, aux dirigeants et aux propriétaires du Rhum Barbancourt, il faut le dire clairement : vous êtes la preuve que l’excellence Haïtienne n’est pas un mythe, mais une réalité vivante. Votre discipline, votre constance, votre respect du savoir-faire et votre fidélité à une tradition de qualité sont un acte de résistance culturelle.
Dans un pays où tant d’institutions s’effondrent, vous avez choisi la voie la plus difficile : celle de la rigueur, de la continuité et de l’exigence. Vous tenez debout là où tant d’autres ont cédé. Vous maintenez un standard qui honore Haïti, même lorsque le pays semble incapable de s’honorer lui-même. Votre réussite n’est pas seulement économique : elle est symbolique. Elle est nationale. Elle est inspirante. Continuez. Tenez bon. Vous portez une part de notre dignité collective.
Un remerciement particulier à Tyler Perry
À Tyler Perry, je veux exprimer ma gratitude. Dans un monde saturé d’images négatives sur Haïti, vous avez choisi de montrer un symbole de fierté, de qualité et de résilience. Ce geste, pour beaucoup, passera inaperçu. Pour nous, Haïtiens, il compte. Il rappelle que notre pays n’est pas seulement une crise : il est aussi un talent, un héritage, une excellence qui mérite d’être vue. Merci d’avoir laissé une lumière briller là où tant d’autres ne voient que l’ombre.
Me. Joab Thelot
thelotgroupllc01@gmail.com




